27/12/2004

Vengeance version 2

Pantalon de cuir noir soulignant ma taille, haut moulant mais couvrant, manteau sur les épaules, cheveux lâchés, je sors de la voiture, les yeux d'Erwin me suivant avec envie ou désir, comme d'habitude. C'est gratifiant, quand on a perpétuellement le moral en baisse comme moi, mais j'avoue que, parfois, c'est gênant. J'ouvre le coffre, attrape mon arbalète et le referme. Ce soir, je lutte seule à seule contre le démon, celui qui a empoisonné ma vie depuis mes seize ans. Je le hais assez pour le tuer à mains nues, mais c'est un vampire, et, à mains nues, je n'ai aucune chance.

 

La rue est calme, déserte. Mon pas claque doucement dans la nuit, se répercutant en échos de plus en plus bas. Je tourne la tête pour voir Erwin relancer le contact et me regarder une dernière fois, comme si j'allais ne plus jamais revenir. Je lui sourit, mais il ne doit pas, ou à peine, le distinguer, ce fameux sourire. Ce n'est sans doute pas plus mal, je pense. Il s'éloigne, laissant peu à peu le silence envahir le lieu, enfin, un tant soit peu qu'une rue de ville puisse être silencieuse.

 

Je m'arrête devant un bâtiment imposant, une ancienne usine, réhabilitée en loft pour personnalités fortunées. L'arbalète sous le manteau, je m'approche de la porte. Un colosse livide, cigarette en bouche, me toise des pieds à la tête et, sans même enlever sa clope, me parle, bourru mais égrillard :

 

"Désolé, miss, mais on n'entre pas comme ça chez..."

Je ne lui laisse même pas le temps de terminer sa phrase qu'il se retrouve avec un carreau de chasse dans la gorge. Ses cordes vocales tranchées. Toujours sous le coup de la surprise, sa cigarette glisse de sa bouche et vient brûler le col de sa veste. Il ne mourra pas du cancer du fumeur, lui.

 

Je le fouille, glissant son arme dans une poche de mon manteau, proche de ma main libre. Plusieurs badges d'accès et autres cartes vinrent eux aussi s'ajouter à mes trésors. J'enjambe alors le corps et entre, gravissant rapidement les quelques marches qui me séparent encore de la porte. Le couloir est froid, un peu humide, les murs sont percés de portes, toutes aussi semblables les unes que les autres. Je ne veux pas savoir où mènent les portes, je veux juste atteindre son Refuge et l'attendre. Combien de temps, je n'en sais rien, mais j'ai déjà tant attendu que quelques heures de plus ni changeront rien. L'ascenseur me tend les bras, ou plutôt la porte. J'y entre, appuyant sur le dernier étage, on ne sait jamais. Il se met en marche, remontant doucement, comme la petite boule de stress et d'adrénaline qui se situait il à quelques minutes dans mon estomac. Rester calme, respirer, doucement, expirer, lentement...

 

Il s'ébranle et s'arrête enfin au cinquième étage, c'est dingue, je n'aurais jamais cru qu'il y en avait cinq. Astuce de maffioso. Faire croire à l'ennemi qu'il y a moins que prévu. Comme prévu, trois gardes du corps m'attendent. On ne dira jamais assez de bien de la paranoïa. Je vide mon chargeur dans les deux premiers, le chargeur du garde d'entrée sur le troisième. Pratiques, les silencieux. Mais c'est trop facile, il doit y avoir un piège quelque part.

 

Pourtant, rien. Je rentre dans le bureau sans problèmes. Je rentre dans un lieu digne d'un musée. Des statues, des antiquités, des meubles...Tout ici est ancien. Un antiquité callipyge ici, un meuble Louis XV là... Mon démon serait-il un collectionneur ? Un amateur d'art, en tout cas. Mais soit, je ne suis pas là pour discuter art, je suis ici pour te tuer, Heinrich. J'ai patiemment tissé ma toile, tendant mes rets autour de toi...Et maintenant, ça y est...Je suis fin prête. J'arme mon arbalète et m'installe dans un fauteuil. Je n'ai plus qu'à attendre....

 

La somnolence me gagne doucement. Je ne vais pas te laisser me surprendre, ce serait idiot. Je me lève, dans le but de :

1) Me dégourdir les jambes

2) Me trouver un endroit moins visible, il faut bien soigner sa mise en scène, n'est-ce pas ?

Un rapide regard dans toute la pièce m'offre un choix de possibilités énorme. Que choisir ?

 

Un bruit ! Mais pas là où je m'y attendais. Porte dérobée ? C'est bien possible, mais pour moi, c'est chaud, là ! J'avise une statuette, probablement une antiquité callipyge, et me glisse derrière, faisant mine de l'observer. Il pourra sans doute me voir, mais pas m'attaquer par derrière. Sauf s'il aime se manger un mur.

 

Une porte, opposée à l'entrée normale, s'ouvre. Je ne vois pas qui se trouve derrière, mais je pressent que c'est Lui. Feignons de nous intéresser à la statuette, tout en gardant un oeil sur la porte. Heinrich entre, l'air affolé. Il referme la porte, à clé. Un peu de sang sur sa chemise blanche, débraillé, transpirant. Il a peur, enfin, il est sous le coup d'une forte émotion. Merci Erwin, Franck et Paul, vous me facilitez la vie.

 

Il ne m'a pas encore vu. Chance. Mais pour combien de temps ? J'enlève la sécurité de l'arbalète. Il se laisse glisser dans un sofa et ses yeux se pose (enfin !) sur moi. Son regard se fait perçant, il se lève, me toise, je l'imite. Je suis l'inconnue, l'Intruse sur son territoire. Il s'approche, doucement, tel un chat face à sa proie. Ses cheveux blonds, mi-longs, suivent une sorte de mouvement, ses yeux, deux gouttes d'acide pâle, me fixent étrangement. Pour un peu, il m'hypnotiserait. Il ouvre la bouche, sarcastique.

 

"Vous aviez rendez-vous ?

- Oui, depuis...Oh, très longtemps

- A qui ais-je l'honneur ?

- Peu importe....

- Ne jouez pas à ce petit jeu, miss. Je pourrais vous tuer.

- Ca tombe bien, je suis là pour vous tuer.

-...Voyez-vous ça !...Et, en quel honneur ?

- ...Oh...une vieille histoire.

-  Dites moi pour qui vous travaillez, je pourrais peut-être arranger...

- Laissez tomber, Heinrich, c'est à titre privé..."

 

La dernière phrase reste suspendue dans l'atmosphère. Il me regarde, tentant de lire en moi, mais il a oublié quelque chose : n'est pas chasseur de vampire qui veut, surtout quand on a aucune résistance mentale. Je tends l'arbalète, à une main. Il me regarde et sourit. D'un geste de la main, je sens l'arbalète se disloquer entre mes mains. Une arbalète à 500€, c'est pas vrai...merde ! Ce n'est pas que je lui attache une quelconque valeur, mais bon, ça fait cher, mais soit. Je suis comme clouée sur place. Enfin, je suis bonne comédienne.

 

Il s'approche, toujours souriant. Je frissonne, mais ce n'est pas de la comédie, pour une fois. Il contourne la statuette, tends une main vers moi, saisi la mienne et m'entraîne à la lumière. Sa voix est plus douce, comme s'il était ravi d'avoir trouvé une proie avec laquelle jouer. J'ai l'impression d'avoir été trempée dans un bain glacé.

 

"Et qu'est-ce qu'une jeune femme comme vous peut bien me reprocher ?

-....D'avoir tué mes parents et ma soeur..."

 

Il comprend. Je le vois à ses yeux. Il se replonge dans ses souvenirs et je sais ce qu'il revoit. Une chambre d'enfants, enfin d'adolescentes, deux lits. Dans l'un, une jeune fille aux cheveux blonds, au visage d'ange. Dans l'autre, une jeune fille plus vieille, aux cheveux noirs, au visage d'ange, aussi. Semblable par le visage, comme des jumelles, mais sans l'être vraiment. Le petit ange, égorgé, car il n'avait pas l'habitude. L'autre, la noiraude, impossible de la toucher sans se brûler. Il hurle, puis plus rien. Il revoit le visage de la noiraude, revoit ses yeux d'une étrange couleur violette. Il frissonne, il se souvient. Il sait pourquoi je suis ici, mais pas qui je suis. Je me charge de l'informer, devançant la parole qui ne sort pas de sa bouche entrouverte.

 

"Alaïs Morgenstern..."

 

Je suis la Tueuse. Cinq vampires à mon actif, trois Déviants, plusieurs créatures diverses, sans oublier ma perle, mon feu d'artifice : un Maître Vampire. Fierté ? Haine ? Qu'importe. Son visage change, un changement infime, oui, mais pas pour moi. Il sait qui Je suis. Et je sens un soupçon de peur se pointer en lui. Il va changer de tactique, je le sais.

 

Pour toute autre réponse, il me saisit le poignet, violement, m'attire contre lui. Sa main se glisse sur ma taille, je sais ce qu'il compte faire. Et je compte bien le laisser faire. Son visage est à quelques millimètres du mien. Il m'embrasse, jouant avec ma langue, griffant le bas de mon dos. Tu veux m'impressionner ? Tu veux me séduire, Heinrich ? Continue de t'aventurer plus loin, continue de jouer avec le diable...Je joue le jeu, parce que ça me plait, c'est vrai. Mais plus pour longtemps. Ses doigts se glissent sous le tissu de mon haut. Pour toute réponse, je le mords avec rage. Il me repousse avec une force étonnante, je suis propulsée contre une vitre, qui vole en éclat.

 

"Salope !..."

 

Il essuye le sang qui coule de sa lèvre, mais ne semble pas déstabilisé, comme si il s'y attendait. Ses yeux ne sont plus que deux fentes étroites. Je ne sais pas ce qu'il pense, mais ce n'est sans doute pas quelque chose de bien. Il veut m'impressionner, mais ça ne sert à rien. Tu ne perds rien pour attendre, Heinrich.

 

Mes doigts tâtonnent derrière moi, se coupants sur le verre de ce qui semble être une armoire, rencontrent ce qui ressemble à un long bâton allongé entouré de tissu. Un fourreau ! Il regarde avec ironie mes mains attraper le fourreau, car c'est une épée, j'en suis convaincue maintenant. Je me relève, le fourreau en main. Je dois saigner, car il se passe la langue sur les lèvres. Ils ne lui ont pas laissé le temps de se nourrir. Je tremble, mais pas de peur, d'excitation, de rage, de douleur, je ne sais pas. Je me force à le regarder dans les yeux, tandis que le fourreau tombe sur la moquette, dans un bruit mou. Je pensais avoir affaire à une vieille ruine, mais c'est tout autre chose. La lame brille, comme astiquée à l'instant, fine et tranchante, enfin j'espère. La garde est magnifiquement sculptée, le pommeau finement ouvragé. Une oeuvre d'art.

 

Un qui à l'air inquiet, c'est Heinrich. Il semble réaliser que je ne vais pas me laisser faire. Mais il espérait quoi, ce type ? Inquiet, mais pourtant sûr de lui, il contourne le bureau et s'empare d'un katana posé sur un rak, décoré de fleurs et d'oiseaux. Sabre contre épée, inégal, mais sait-on jamais ? Nous nous positionnons face à face, en garde. Nous restons un petit moment comme cela, face à face, puis, presque simultanément, nos bras se détendent, nos lames se croisent. Il attaque. Je parade, riposte. Il contre riposte. J'évite et le flèche. Par quel miracle, je ne sais, mais nous marquons simultanément le premier sang. Je me redresse, lui aussi. Nous respirons à pleins poumons, reprenons notre souffle.

 

Tu as trouvé un adversaire coriace, Heinrich. Je ne serai pas facile à vaincre, d'autant plus que j'ai un autre atout dans ma poche. Tu reviens à la charge, marque le deuxième sang assez rapidement. Erreur de ma part ? Non, fin calcul de stratège. Tu me désarmes, mais je te laisse faire. Tu me bloques contre un mur, je résiste, mais juste pour la forme. Mais tu oublies une chose, Heinrich. Je suis une chasseuse de vampire. Et tu ne m'as pas bloqué les mains. Erreur qui te sera peut-être fatale.

 

Il me regarde, comme déçu, la lame du katana à quelques centimètres de ma gorge. Il l'enfonce, un peu, mais assez pour me faire saigner, passe son doigt sur la plaie, goûte mon sang. Tu joues avec moi, mon démon, mais plus pour longtemps. Tu penses que seul le fait d'être à ta merci pourra m'arrêter. Tu te trompes, Heinrich, tu te trompes lourdement.

 

"C'est dommage d'avoir à vous tuer, Alaïs. Maintenant que nous venons à peine de faire connaissance... Mais vous ne m'en laisser pas le choix. A moins que...

-...Va te faire foutre !

-...Que ?...Hurg !"

 

Le carreau c'est enfoncé facilement dans la chair, comme prévu. J'ai bien visé, pour une fois. Mais il faut dire qu'à mains nues et à quelques centimètres l'un de l'autre, je n'avais aucun moyen de le rater. Je garde toujours un ou deux AV dans ma poche intérieure, c'est très utile en cas de besoin. Le deuxième pénétra avec autant de facilité que le premier, si ce n'est qu'Heinrich tenta de lutter. Mais aucun vampire ne peut survivre à deux AV en plein coeur. Aucun.

 

Il est tombé, doucement, au ralentit, comme dans un film, la bouche ouvert dans un "Oh !" de surprise qui ne sortira plus, les yeux grands ouverts, la main sur le coeur. Quel bon tragédien. Je lui ferme les yeux, tandis que son coeur se consume sous l'effet des deux AV. Je ramasse tant bien que mal l'épée et son fourreau. Ma tête tourne, c'est affreux. Je me dirige tant bien que mal vers l'ascenseur, appuie sur le bouton du rez-de-chaussée et m'affale contre le miroir. Je suis sortie de l'ascenseur, chancelante. Ai ouvert la porte et me suis laissé glisser dans les bras d'Erwin, je pense, ou de Paul avec, en tête, les visages stupéfait d'Heinrich au moment de sa mort. Il pleut, je le sens. Un crachin fin, mais dégeulasse, qui vous refroidi et se glisse entre vos vêtements, insidieusement, pour le plus grand plaisir de celui qui vous porte.

 

Une fin d'été normale, dans la banlieue industrielle de Berlin.


18:29 Écrit par Miss Evergreen | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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