27/12/2004

Génétical Love

3ème sous-sol de Génétia, bureau 36ZS.

 

« Frédéric, tu peux aller chercher au 20DT le dossier AZS-599 ? Je dois examiner la demande du couple Farnier. Tu peux me l’apporter ? Et tu pourrais aussi porter les dossiers du bac vert chez Fasir, du bureau 8AFE ? Et me ramener une tasse le café par la même occasion, merci, tu es gentil. » Comme d’habitude, Fred fera ce que lui ordonne le Dr Isabelle Fancotinno, sa chef de bureau, étant le petit nouveau du service, et n’ayant pas encore de tâche précise définie. Frédéric Hassenstein, 23 ans, diplômé avec mention spéciale de l’Université de Hambourg en biogénétique venait effectivement d’être engagé pour une période indéterminée comme « stagiaire », mais servant plutôt d’employé bouche-trou que de stagiaire.

 

Le couloir était morne et sentait cette perpétuelle odeur d’hôpital, ce qui est un peu normal pour un orphelinat génétique. Ici, les couples ne sachant pas avoir d’enfants, les personnes seules, malades ou vieilles pouvaient en avoir de la compagnie dans leur triste vie, grâce aux miracles de la génétique et au pouvoir de l’argent. Frédéric avait déjà vu les matrices, capsules géantes remplies de liquide amitotique artificiel, dans lequel se développaient et vivaient les enfants ou adultes jusqu’à leur « naissance », mais il n’avait jamais eu le droit d’y toucher, bien que ses études faisaient de lui un futur « créateur de compagnie ».

 

« Mince, je me suis encore perdu...Je vais me faire hurler dessus...Bon, calme et méthode...Essayons de nous repérer » Comme d’habitude, il venait de se perdre. En dehors de son intelligence, il n’avait pas du tout le sens de l’orientation et était surtout d’une timidité maladive, ce qui faisait de lui un célibataire endurcit depuis 5 ans déjà.

Il posa son regard bleu-vert sur la première porte qu’il put voir, s’en approcha et l’ouvrit. La pièce était nimbée d’un halo bleuâtre, venant d’une matrice plus grande que d’habitude qui occupait le fond de la pièce. Il s’approcha, pour constater que la matrice était en activité, enfin, en stase plutôt, ce qui revenait à dire : une mise en coma de l’être séjournant dans la matrice, plus simplement : ralentissement des fonctions vitales dans le but d’endormir le sujet concerné. Le sujet en question était une jeune femme, la vingtaine, de longs cheveux blonds, presque blancs, qui enveloppaient un corps fin et pâle, recroquevillé en position fœtale. Il ne put que s’émerveiller devant la jeune femme, posant son visage contre la glace froide, elle semblait le regarder, lui. Il arrêta subitement sa contemplation pour fureter aux alentours, cherchant ce qui pourrait l’aider à connaître l’identité de l’inconnue. Des pas dans le couloir lui firent cesser son activité et le fit se cacher derrière un bureau, mais, fausse alerte. Jugeant plus prudent de revenir un autre jour, il sortit, non sans un dernier regard à l’Inconnue.

 

Trois jours plus tard, bureau 36ZS, la nuit.

 

Il n’aurait peut-être pas dû, mais Elle l’obsédait, il ne pensait qu’à Elle. Alors, comme il travaillait tard cette nuit et comme il n’y avait plus personne à part Paulo, le gardien de nuit et ses R.G. (les Robots Gardiens), il est retourné dans la pièce, étonnamment, il ne s’est même pas trompé. Elle était là. Elle, si jolie, il n’as même pas eu besoin d’allumer la lumière, la pièce semblait être emplie d’une lumière bleuâtre émanant de la matrice en stase. Il s’approcha et remarqua, gravé sur le métal des commandes, un numéro de série. Il lui suffirait de l’entrer dans l’ordinateur central pour connaître les informations sur cette inconnue. En effet, chaque « création » avait une matrice propre et surtout, un dossier contenant tout ce que l’on veut savoir sur les personnes ayant commandés une création. Il le nota sur un petit calepin noir, quand une voix grave et douce retentit derrière lui : « Je vois que tu à rencontré Angélique, ma petite Angélique ? ». C’était le docteur Makovinski, patron de Génétia et inventeur des matrices. Il avait déjà passé l’âge de la retraite, mais toujours il restait dans ce qu’il appelait sa « seconde famille ». Dans un grincement de roues, il vint se placer aux côtés de Frédéric, posant son regard bleu acier sur la jeune femme.

« Oui, Frédéric, tu as devant toi ma fille, Angélique Makovinski... assieds-toi et écoute ce que j’ai à te raconter... ». Fred, un peu piteux, prit une chaise et s’installa en face du vieux professeur, qui commença d’une voix tremblante, à l’évocation de souvenirs sans doutes douloureux : « Il y de cela bien longtemps, j’épousai une jeune femme du nom de Sandrine Falère, chercheuse en biogénétique, très vite, nous eûmes une petite fille, Angélique, qui fut et restera notre seule enfant. Un jour, un couple vint, nous demandant de leur créer un enfant, ou plutôt, deux, des jumeaux. La technique n’étant pas aussi perfectionnée que maintenant, nous mîmes au courant les parents du peu de chance de survie des enfants, mais peu leur importaient, ils voulaient jumeaux, mais tant pis s’ils n’en avaient qu’un. Ma femme s’occupa donc de leur dossier. Tout allait parfaitement bien, et le jour de la naissance approcha, Angélique avait alors 17 ans et nous aidait souvent au labo. Malheureusement, lors de l’ « accouchement », un petit problème survint, mais, voulant toujours croire que rien n’étais perdu et consciente des dangers de l’opération, Sandrine voulut couper le cordon reliant les deux enfants au nourrisseur, l’opération aurait très bien pus réussir, si au moment de l’ouverture de la matrice, un morceau de métal se détacha de l’appareil, provoquant une explosion. Je perdis ma femme et l’usage de mes jambes, et Angélique tombe dans un coma profond. A partir de ce jour, et pendant deux ans, je recherchai une manière d’avoir ma fille toujours avec moi et ce pour longtemps. Je créai donc une matrice plus grande et l’y plaça, il y a de cela 5 ans. Maintenant, avec les progrès de la médecine, je pourrais très bien la réveiller, mais...Je suis vieux, et il ne me reste plus beaucoup de temps à vivre...Alors, quand je mourrai, on arrêteras la matrice, et ma fille, on l’enterrera à mes côtés...Mais, j’aurais bien voulu que quelqu’un découvre cette pièce, et ce quelqu’un, ce fut toi, Frédéric...Je te demande de garder cette discussion entre nous, et de ne plus jamais venir la voir avant que ma mort soit belle et bien certifiée...Alors, tu auras le droit de réveiller ma petite Angélique,de la faire re-naître...Et surtout, de t’en occuper... » Le vieil homme se tu, les lames aux yeux. Frédéric prit alors la parole : « Pour...Pourquoi moi ? Pourquoi me le demandez-vous à moi précisément ? 

- Je vais te le dire...Ce choix, je l’ai fait en lisant ton dossier...Tu es un enfant de l’orphelinat, surdoué qui plus est. Tu n’as jamais eu de problèmes avec la justice et tu n’as jamais eu de problèmes psychiatriques et sociaux, bien sur, tu as un caractère bizarre, mais ce n’est pas un problème...Maintenant, laisse moi seul avec ma fille... » Il fit pivoter le fauteuil, faisant face à Angélique. Frédéric sortit de la pièce, alla chercher ses affaires et rentra directement à chez lui.

 

Appartement de Frédéric Hassenstein, une heure trente du matin

 

Il était rentré chez lui depuis 10 min, et, déjà, il pensait à Angélique et aux paroles de son père. Que faire ? Ne trouvant pas de réponse immédiate dans le silence, il ouvrit une bouteille de vodka, la solution s’y trouvant peut-être.

 

 3ème sous-sol de Génétia, bureau 36ZS, trois semaines plus tard.

 

« Frédéric, pourquoi le Professeur Makovinski veut-il te voir ? Tu n’as pas encore fais de connerie, j’espère ? » La voix nasillarde et énervante du Dr. Fancotinno fit sortir Frédéric de sa torpeur. Il se leva, rajusta ses vêtements, et sortit, sans même un mot pour son chef de bureau. Il se dépêcha pour arriver chez le professeur. Arrivé devant la porte, il rajusta une Xème fois ses vêtements, puis frappa trois coups, secs et nerveux. Une voix féminine lui répondit.

« Entrez, mais ne vous attardez pas, le professeur à besoin de calme ». Il entra dans la pièce sombre, éclairée par une petite lampe de chevet et les lumières des écrans de contrôles entourant le vieil homme. La jeune femme qu’il avait entendue parler n’était autre qu’une infirmière, qui sortit quand le jeune homme entra dans la pièce, les laissant seuls.

« «Je suis heureux de te voir, Frédéric... Comme tu le sais sans doute, je suis à l’article de la mort, je n’ai plus que quelques jours à vivre. Je te demande donc de préparer le réveil de ma fille, et surtout, sa...naissance. Deux techniciens t’attendent déjà en bas, ainsi qu’un infirmier. Fais le nécessaire pour que ma fille vive...Maintenant, va... » Le vieil homme ferma les yeux, et Frédéric sortit, descendant les escaliers quatre à quatre. Arrivé devant la pièce, il entra sans hésiter, et se trouva face aux deux techniciens et à l’infirmier. Il posa son regard autour de lui, la pièce semblait métamorphosée, car allumée et au centre d’une certaine activité. Dans un coin, une table avait été installée, sur laquelle avait été déposé tout ce dont ils auraient besoin en matière de soins médicaux. Frédéric s’approcha du clavier de commande, entra le code d’arrêt de stase, introduisit les donnée de mise en vie et les paramètres de réveil. Il n’y avait plus qu’à attendre. Les minutes s’égrainèrent lentement, dans un silence bercé par les respirations humaines et le ronronnement de la matrice qui changeait doucement le liquide bleuâtre en un liquide ambré, puis jaune presque transparent. Au bout de ce qui sembla une éternité, le rythme cardiaque de la jeune femme reprit une activité normale, et ses yeux s’ouvrirent, dévoilant deux perles gris – bleus. Elle se déplia, et s’approcha du verre, posant ses mains à plats tout contre, regardant Frédéric avec étonnement, puis, comme si elle savait ce qui se passait et dans quelles circonstances elle venait de se réveiller, ferma les yeux avec tristesse. Frédéric posa ses mains contre la vitre, exactement sur celles de la jeune fille. Elle releva les yeux vers le jeune homme et un petit sourire vint allumer leurs deux visages si proches et pourtant séparés par la triple épaisseur de verre.

 

Même salle, 5 jours plus tard

 

« Maintenant, je peux m’en aller heureux... ». Tels furent les derniers mots du professeur Makovinski, avant de mourir de vieillesse, à l’âge 88 ans. Frédéric, pourtant, était heureux, car, aujourd’hui, la naissance d’Angélique allait avoir lieu. Arrivé dans la pièce, il posa ses lèvres sur le verre froid, en direction de celle de sa bien-aimée, déjà endormie. La matrice avait déjà commencé à se vider et le corps de la jeune femme venait d’être installé dans le sas de sortie. Les minutes s’égrainèrent alors lentement. Au bout d’une heure, le sas fut vide et s’ouvrit. Deux infirmières aux gestes calmes enroulèrent la jeune femme dans une couverture, puis, la sortirent de sa bulle protectrice pour enfin la déposer sur un lit. Elle était née, il n’avait plus qu’à l’aimer. Au bout d’une heure, la jeune femme ouvrit les yeux et tendit une main encore un peu froide vers celle de son ami. Il sursauta et se pencha vers Angélique, la regardant droit dans les yeux. Il n’y avait pas besoin pour eux de se parler, ils se comprenaient sans même ouvrir la bouche.

 

Et dans un coin sombre de la pièce, quatre visages observent la scène puis disparaissent, évaporés vers la Lumière.

18:41 Écrit par Miss Evergreen | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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